Katharevousa
(la langue unique)


(extraits)

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à l’encan dans cette ruelle du négoce. Ça clinque de breloques et d’art ethnique ; ça fleure le cuir et le graillon et ça foisonne comme la synonymie grecque.
   Une famille entreprit de se jeter dans le flot. Le gamin quémandait sans cesse, tout le tentait ; la mère sermonnait le fils et, voyant son autorité défiée, invoquait celle sans appel du père. Par le bras menu, elle secouait le môme qui réagissait comme la dépouille d’un gibier exhibée après la chasse. Le père, loin devant, comme ayant tranquillement délégué à la mère le soin de tancer, si besoin était, les deux rejetons (c’étaient les vacances, morbleu !), bedaine en proue, promenait un regard très intéressé, lui aussi, à toutes les babioles qui débordaient des échoppes. La mère retenait sa rage entre ses dents, mâchoires serrées pour plus de discrétion ; les ailes de son nez aquilin palpitaient, la racine en rougissait et enflait encore entre ses yeux claquemurés dans leurs excavations, grossis des sanctions dont elle marmonnait la dégringolade prochaine. Le geste balisait la menace, elle agitait sa main parallèlement à sa joue, comme un éventail mal orienté. Le gamin tenta une échappée dans la foule, tandis que sa sœur, plus âgée, suivait docilement la mère, un index dans la bouche, anticipant dans l’affliction la raclée que prendrait le petit frère. La mère le rattrapa, narines dilatées, battit l’air de ses mains dont le fiston se protégea, esquivant les coups dans une attitude de soumission qui finit par amadouer la marâtre. Accélérant le pas, entraînant le gamin en bousculant au passage l’amalgame compact des touristes, elle rejoignit son mari qui, débonnaire, lui prêta une oreille distraite. Elle n’en pouvait plus de ce gosse qui n’en faisait qu’à sa tête ; le harcelant, elle exigeait d’Henri qu’il fît quelque chose… Henri tripotait, la retournant en tous sens, une petite Vénus en résine blanche avec, logé dans son socle, un flacon d’ouzo. La mère attendait qu’il dît quelque chose… Mais Henri ne dit rien et se contenta de détourner deux soufflets au turbulent marmot, qui rehaussa son port de tête pour mieux avaler le camouflet, et dès lors, se le tint pour dit. Tout ce temps, l’homme les avait suivis, comme harponné dans le sillage d’une langue qui lui était familière.
    « Vous connaissez cette rue ? » Son timbre aurait suffi à ce qu’il reconnût la voix qui l’abordait ainsi, et qui poursuivait : « C’est la plus belle illustration de mon échec... Je m’esquive il y a deux ans par la petite porte et vous retrouve ici, en villégiature au seuil de...
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bannière si ces escobars n’avaient eu qu’une obsession : pourfendre l’étoffe du communisme grec, comme des taureaux excités dans l’arène. Or il connaissait son goût – il s’en souvenait ? – son goût instinctif pour ce qui est réprouvé. Aujourd’hui, les idéologies ? Le fantôme fauchant encore chaud se profile dans la perspective, brisant l’alternative. Nous sommes désormais au-delà de ces écrans de fumée. C’est à la fois désespérant et...
"   Eléna faisait feu de tout propos généraliste, rétive encore à faire jouer son discours d’une gamme plus intime. Et je me laissais un peu porter, les attisant de temps en temps, par ses paroles. J’agitais la muleta et la regardais. Taisais pourtant ma conviction faite que, si elle portait encore faucille et marteau sur le cœur, depuis longtemps ce devait n’être plus qu’en sautoir.
    – Mon père avait mal vécu la clandestinité du parti communiste grec, illégal dès 1947. Et moi, que me reste-t-il de mon activisme, à toi, du tien ? Ce regard par en dessous qu’on nous sert quand nous débarquons en Amérique, la patience qu’il nous faut souvent comme aux meilleures heures du maccarthysme, parce que nous nous sommes illustrés jadis sous un étendard sanglant qui ne leur convient pas… Ces propos, elle les teinta du plus sombre de sa hargne. D’une voix qu’il fit apaisante, Ronan remarqua :
    – Ce n’est pas parce qu’ils sont eux qu’il vous est interdit d’être vous !
    – Il faut les voir – il en revient depuis, tu sais – plus chez eux chez nous que nous-mêmes n’osons l’être ; il faut les entendre, leurs mots glisser à rebours en chapelets dans leurs gorges, déglutis comme si parler était encore consommer...
    Ils redescendirent ; les pales de marbre tintèrent sous les talons d’Eléna. Elle se remit devant la lunette. Ronan, lui, demandait grâce, tout en se réjouissant de propos situés aux antipodes des billevesées qu’on sert d’ordinaire, comme amuse-gueule, à un visiteur.
   – Il me semble que tu es en pleine conférence de presse. Toujours éditorialiste à ?..
   – Oui… à *Ta Nea*... Et, comme pour insister encore sur les modulations de ses convictions, attestées par sa collaboration au journal libéral :
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    – Tu es Grec ?
    – À moitié.
    – C’est-à-dire ?
    – C’est-à-dire moitié Grec et moitié Français...
    La chaleur devint moite, insoutenable, malgré la fin du jour. L’œil de Stavros se plisse, soupèse, feint l’indécision. Ronan, ébloui par ce soleil de chair, détourne son regard qu’il jette sur les environs. Les collines, dont la peau cahoteuse fait trébucher la lumière, ménagent entre elles des creux d’ombre humides où des chênes verts ont trouvé refuge : ce sont des havres d’odeurs mouillées et de frondaisons sombres où se coule, sous des éponges de mousses, entre des pierres éparses, un discret ruissellement. L’air est sonore des stridulations des cigales. Une langue de terre plate, hérissée de quelques tamaris et de broussailles sèches, s’insinue entre deux collines qui la pincent, comme dans le décolleté d’une femme, ouvert sur le soleil bas. Au centre de ce triangle de maquis, un eucalyptus dégringole sa frondaison sur une petite masure autour de laquelle traînent des épaves navales, des filins, des bidons de poix. On construisait un four chaulé un peu à l’écart.
    – C’est mon grand-père ! En effet un vieil homme sorti de la masure déplaçait à gestes mesurés des élingues.
    – Il semble âgé pour travailler encore.
    – Il ne travaille pas.
    Comme après un sevrage mal engagé, Ronan porta un nouveau regard sur Stavros qui s’éloignait vers son grand-père. La démarche est belle et décidée, un peu butée même ; le pas est élastique s’appuyant presque totalement sur la plante du pied comme si un ressort était placé sous le talon ; les bras balancent chacun dans un plan vertical, oblique par rapport à celui du corps. Et les muscles roulent au rythme de cette danse discrète. Tout le corps participe à la marche, sans raideur, mais au contraire une belle souplesse, sans calcul ni afféterie, accompagne le mouvement qui le ramène enfin sur la plage (après un ballon, il eût couru avec un altier et souple détachement). Le soleil rosissant à
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Un petit nuage joufflu comme un chérubin flottait dans le ciel bleu. Mais trop baroque pour durer, il se dissipa.

L’angoisse – qui pesait sur leurs âmes – engendre toutes les frénésies, les fringales, toutes les folies ; elle drague, elle fouille des désirs salvateurs. Et la nuit fait fondre les stupeurs. Les nœuds des possibles jouent alors dans les aiguillages du stupre. La nuit est le lieu d’accrochage des hommes. Ronan prit la main de Stavros, tout flageolant. Ils s’embrassèrent avec la faim des premières fois. Ils jouèrent de caresses complémentaires. Au halo dont la ville se nimbait en contrebas, les épaules musculeuses et lisses de Stavros brillaient, ponctuées de quelques éphélides, pépites gourmandes affleurant une peau déjà fort appétissamment caramélisée. Leurs yeux se rassasiaient : tout y passait. Soudain, et de façon inattendue, la ville s’éteignit… et quelques étoiles seules, prises dans l’écheveau de légers nuages, tenant lieu de chandelles, veillèrent sur leur volupté...
    Extérieur nuit, mais un soleil intérieur dardait ses rayons et, rompant tout lien avec le sommeil, fit de Ronan la fébrile sentinelle de celui de Stavros ; aux premières lueurs, pris en défaut de vigilance, des deux enlacés dans l’inconfort d’une aube blafarde, il fut le premier réveillé d’un violent coup de botte dans les fesses reçu à même le sol. Ses yeux cillèrent sur un homme en uniforme, posé devant le soleil levant. Un autre coup de botte fut asséné à Stavros qui, réveillé à temps, put en atténuer la violence. Sur leur séant tous deux, ils mirent quelques dizaines de secondes à réaliser. Ils étaient donc trois, ces rustres en uniforme, hilares, la prunelle idiote et méchante.
    – Vous savez messieurs, que le vagabondage n’est pas admis dans l’île... Vos papiers, s’il vous plaît ! Le ton était impérieux, menaçant. D’une poche de son pantalon, Ronan sortit son passeport. Stavros, l’air égaré, attendait. En bas, la ville sommeillait encore, dans une brume légère que quelques coqs tentaient de déchirer de leurs chants précoces.
    Ils en furent quittes pour une semonce, tempérée par le respect (des propos empreints non d’éducation, mais de rigueur martiale, formules apprises par cœur, politesse de décorum…) qu’affectaient les militaires à l’endroit des ressortissants étrangers. Et Stavros avait indiqué, avec force précisions, son domicile habituel en pointant du doigt le port en bas. Il tendit également une petite carte, ou quelque chose que
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   filtraient les étrangers… Moi, passé de l’autre côté avec mon père, je restais ahuri, je n’attendais pas cela. On ne venait que pour un séjour touristique de deux semaines… C’était la fin de la guerre froide, mais nous avions fait un séjour à Cuba...
L’axe de la lunette s’attarde. L’axe caresse et lisse l’arête de la brèche qu’il effrite : Ronan sent l’axe scrutateur percer le dos d’Alekos.
   – Nous l’attendions depuis une douzaine d’heures quand elle a pu enfin passer. Mon père s’est précipité et l’a ramassée comme un sac ; elle tremblait sous son bras protecteur, et nous avons continué ensemble... J’avais seize ans. Pour elle, ce fut la première et unique fois.
    La sincérité était belle, de cette personnalité simple, limpide, lisible à fleur de visage, Alekos assis, le buste dressé sur fond d’un carré d’immeubles où Ronan situait celui d’Eléna, de sorte que l’axe optique devait les embrocher tous les deux. De temps en temps, l’axe retournait, c’est sûr, scarifier le jardinet où l’on avait laissé Lane.
    Tout à leur marche, tantôt grimpant, tantôt descendant l’Hymette, s’arrêtant aussi à quelque taverne, ils s’absentèrent ainsi plusieurs heures. Et lorsqu’ils revinrent, ils trouvèrent Lane assise à la même table, figée, comme dans un bloc d’ambre, dans le cône de lumière électrique que diffusait une ampoule coiffée, courtisée par des nuées de moustiques, environnée de nuit, grise, ivre même, la bouche ouverte, rouge et exclamative comme une fleur d’hibiscus. Son œil avait perdu de sa morgue mais gagné à l’hébétude, fixait les quelques étoiles qui perçaient la nuée. Elle caressait d’une main un journal américain posé sur la table, de l’autre, un grand verre plein d’un alcool doré. Très lasse, et tout en se tapant la tête du plat de sa main droite, elle fit savoir : « Oh, que ça m’assomme, moi, vos débats sur le sens de l’Histoire !.. » Après quelques oscillations, parvenue à porter son regard sur Ronan, elle lui adressa la parole : « Vous pensez, vous, qu’on peut remplir comme ça, trois colonnes d’un journal, si l’on ne peut écrire que deux phrases bien senties ? Hein ! Deux malheureuses petites phrases un peu relevées ?.. Et je ne sais pas, moi... Aujourd’hui on devrait tout de même pouvoir choisir ses influences, non ?.. » Et, puisque l’ivresse de Lane, sous une autre forme maintenait la distance originelle, Ronan répondit : « Oui, et les villes devraient pouvoir être nomades. » Personne ne dut vraiment comprendre en quoi ceci répondait à cela. Sauf Lane peut-être, l’ivresse aidant à nouer des liens qui se dissipent avec elle.
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La suite des extraits
 
 
 
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