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Éric CHEVILLARD – Ronce-Rose

Avec "Ronce-Rose", Éric Chevillard fait de l'enfance le cadre idéal de son travail sur le langage, et, comme cadre, la limite de ce qu'il développe d'ordinaire au niveau d'un virtuose. Tout en maintenant son « fond de sauce » qui assure à sa prose (dans "Juste ciel", "Palafox", "Mourir m'enrhume", "La nébuleuse du crabe", "Du hérisson", etc.) ses vertus jubilatoires, il tient ici plus fermement la bride haute à son talent de jongleur linguistique, à son génie si particulier qui n'a de cesse qu'il n'ait titillé le langage jusqu'à faire advenir en son lecteur au moins l'étonnement, sinon une suggérée nouvelle vision des choses.

Avec le personnage de cette fillette espiègle et intelligente qui, efficacement, pose le crible naïf de son langage sur la réalité qu'elle perçoit, les "chevillardismes" sont ici à l'aise, parfaitement ajustés et finement dosés.

Dans sa maison, Ronce-Rose vit dans le monde enchanté de l'enfance ; Mâchefer (son tuteur, voire, son père, on ne sait pas) travaille le soir avec son associé (son métier : cambrioleur nocturne).

Mais ce livre n'est pas seulement, comme on l'a trop lu, un livre sur l'enfance. Du moins l'enfance n'y est pas figée.

Il ressortit au roman d'apprentissage. Ronce-Rose n'est plus à la fin du livre ce qu'elle était à son début. Entre, d'une part, l'enfant ingénue qui, par cette ingénuité langagière nous montrait les dessous du réel (dessous que l'usage nous a fait oublier, nous : adultes qui ne voyons plus que la surface des conventions, dressés que nous sommes aux usages sociaux), et d'autre part, Ronce-Rose à la fin du livre, il y a eu maturation de l'enfant qu'elle n'est plus tout à fait, maturation induite par son parcours initiatique forcé : partie à la recherche de Mâchefer, elle est sortie de sa maison et de son voisinage immédiat ; elle a découvert le monde. Nul doute que cette découverte a ébranlé sa naïve fraîcheur initiale, et qu'elle ne dirait plus à la fin ce qu'elle disait au début :
« les choses qu'on voit, ce qu'il y a partout, c'est beau ».
Le point névralgique, point d'une sensibilité douloureuse de cette maturation, c'est évidemment la scène où elle voit à la télévision dans un magasin, des "sosies" de Mâchefer et de Bruce dans un film intitulé "Fin de cavale sanglante".
C'est le point de bascule dans son "apprentissage". Elle n'a plus, dès lors, assez de naïveté pour faire mentir les images – on le sent dans son insistance à voir, en lieu et place de Mâchefer et de Bruce, des "sosies tournant dans une série télévisée". Elle n'est plus dans l'ingénuité initiale, mais dans le déni d'une réalité trop dure à supporter. Elle est sortie de l'état d'enfance. Quand il voit une personne ressemblant à une de sa connaissance, l'enfant ne pense pas d'abord à un sosie.
Il pense que c'est la personne elle-même. Ronce-Rose, sait déjà qu'elle se ment quand elle parle de "sosies tournant dans une fiction télévisée". Elle a déjà intégré le "doublage" de la réalité : les choses et les mots, le réel et le mensonge. Ses moyens langagiers sont désormais des outils qui lui servent à éviter ce réel insupportable. Parce que le langage (et son journal*, c'est le moyen qu'Éric Chevillard retient pour énoncer l'histoire de Ronce-Rose, mais c'est aussi le signe d'un certain fétichisme des mots (cf. le cadenas du carnet), mots-fétiches contenant la réalité – contenant dans les deux sens : avoir en soi mais aussi repousser, empêcher l'intrusion), le langage, disais-je, c'est aussi son rempart face à la dureté et la violence du monde.
Ce livre, c'est donc un périple, celui de l'enfance sortant de son monde enchanté.

* Un point du protocole narratif sur lequel je m'interroge : ce que nous lisons n'est-il qu'un journal retrouvé, comme le laisse entendre la « [NOTE DE L'ÉDITEUR] » de la toute dernière page, éditeur, fictif, du journal (Ronce-Rose y apparaît en vieille dame, morte)… ? Si oui, sont surprenantes les pages 56 et surtout 57 où Ronce-Rose écrit qu'ayant pris du retard dans la rédaction de son journal, elle n'y a pas encore consigné les rencontres que nous avons pourtant pu lire juste avant. Comme s'il y avait bien deux composants dans le récit : le journal (rédigé dans un carnet à cadenas) et les considérations vivantes, hors journal, de Ronce-Rose.
Ou alors admettre un jeu dans la chronologie, qu'on mettra avec fruit sur le même plan que celui de Proust, lorsqu'il place son narrateur en présence de la « dame en rose » (la future Odette Swann), du temps de son oncle Adolphe, un temps où le narrateur n'est pourtant pas encore né.
 
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